Pour google et sa barre de recherche intuitive, la suite logique après Le mans, est: ville dangereuse. Alors non, je m’indigne! Et je sais de quoi je parle puisque j’y ai grandi, au Mans, entre la gare et la cathédrale, l’une tentant de fuir par la terre, l’autre par les airs. Moi j’ai choisi la voiture, c’est bien aussi, la voiture. Car soyons honnêtes, celui qui un jour ne cherche pas à renier Le Mans n’est pas manceau. Comme Hélène Rollès ou Hélène Bessette, je fais peu cas de mon passé dans les tranchées sarthoises. Et pourtant. Un exercice d’écriture initié par Le Retour du Flâneur de La Traversée ayant pour thématique le quartier, a presque réussi à me faire changer d’avis. Tout à coup, illumination - ça tombe bien c’est dimanche -, je comprends à quel point mon enfance dans cette ville fût merveilleuse et vulgaire, enfin surtout vulgaire, mais merveilleuse quand même. L’effet est comparable à, disons, la découverte d’un double-fond truffé de lettres cochonnes dans le tiroir de la commode d’une grand-mère. La commode étant mancelle, évidemment.
Aujourd’hui, comme je n’arrivais pas à avancer sur mon mémoire (dû sans doute à cet enfant qui me ressemble vaguement et qui rampe dans mon salon mais ne semble jamais avoir envie de dormir), je me suis amusée à écrire quelques notes sur les quartiers, les maisons où j’ai vécu (ces «rappels de souvenirs à peu près effacés »). Je ne suis pas sure que “ces notes de terrain” répondent à la consigne de l’exercice de l’Atelier de la Traversée c’est pourquoi je les poste ici. Voici donc des fragments (c’est à dire une technique de postmodernes pour ne pas dire : écrivain - poil dans la main) rédigés entre deux biberons, un vomi et six changements de couche.
Quartier. I.
La ville vieille. 1983-1994.
Dans les années 80, le Vieux Mans est un havre de paix pour artistes fauchés, pigeons voyageurs et catholiques. Ainsi je suis devenue les trois à la fois. Le maire étant communiste, il bâtit des H.L.M dans des maisons médiévales à pans de bois.
Notre cour était un entrepot pour les têtes coupées au Moyen Âge. Ma chambre était celle du bourreau tandis que le reste de l’immeuble servait de geôle pour les fous. Aujourd’hui, rien n’a beaucoup changé: la voisine du dessous a la maladie de la vache folle, au deuxième habite un marquis - attention, un vrai ! - qui ronfle proportionnellement au degré d’alcool qu’il ingère, et au rez-de-chaussée vit un couple qui sent le tabac froid, leur fille Anita, trois bergers allemands, un canaris et deux géraniums roses. Le tout en parfaite disharmonie.
Dans la vieille ville, peu de places pour se garer (les architectes urbains du Moyen-âge n’étaient pas des êtres visionnaires). Au chaud dans la voiture, nous tournons 100 fois chaque matin et 100 fois chaque soir à la recherche d’un emplacement. Ma mère fait le tour du quartier en priant : Un place de parking trouve nous, cher St Antoine de Padoue. Parfois nous faisons semblant de ne pas remarquer les places vacantes et nous roulons à travers les rues impraticables. Nos voix résonnent comme des silex taillés à même le pavé.
En face de chez moi, le Pilier aux Clefs. Je vais souvent rendre visite au sculpteur, le père de M., qui a investi les lieux. Le sol est jonché de copeaux de bois bouclés blonds et roux. Les sculptures sont des visages imberbes que je touche du bout de l’index avant de me faire taper sur la main. Le sculpteur n’aime pas les petites filles. Ni moi, ni la sienne. Il préfère les petits garçons. Bientôt, il est envoyé en prison et l’atelier devient un magasin de figurines Tintin.
Les filles de la boulangère sont souvent à la fenêtre de leur maison à colombages qui donne sur la place St Pierre La Cour. De leur balcon au 3ème étage, elles regardent les garçons faire du skate sur la rampe qui descend vers la ville neuve. Le soir elles se cachent dans les recoins et les fissures de l’enceinte gallo-romaine et crapotent des blondes en rêvant à un pavillon avec balançoire.
Quartier II.
Division bleue. Le quartier de la gare. 1994-1998.
Ma rue s’appelle Bazeilles, en référence à la bataille franco-prussienne de 1870. Ma rue s’appelle Bazeilles et parfois elle ressemble au tableau d’Alphonse de Neuville, « Les dernières cartouches ». Quelques soldats épars, une fenêtre ouverte sur un ciel bleu glacé : les éclats d’une enfance sur le point de s’achever.
De la fenêtre de ma chambre, vue sur des jardins en bocage : bandes de gravier et de terre enserrées par deux murets en ruine. À droite, un chien et un enfant hurlent à l’unisson. À gauche, un pompier à la retraite passe la tendeuse le dimanche, à 8h.
C’est ma première vraie maison, mon premier jardin. Quand nous déménageons, notre chat disparait. Nous le cherchons pendant deux mois. Le dimanche aussi, avec mes grands-parents. Nous sonnons à toutes les portes de la rue, nous allumons des cierges à Padre Pio dans l’église sur la place. Et puis c’est au tour de mon grand-père de disparaitre: fracture du cœur. Sur son lit d’hôpital, il demande à ma mère :« Et le chat? » Le lendemain de la mise en terre, nous ouvrons les volets, l’herbe est recouverte de givre. Le chat nous attend sur le bord de la fenêtre.
Ma rue est un rang de mancelles à deux étages collées les unes aux autres. Les façades ressemblent à des visages maigres avec deux trous pour les yeux et une bouche verticale. Derrière, on aperçoit des petits vieux qui vivent couchés. Ici, les maisons finissent toutes par se confondre et se chevaucher, comme une corde à linge de famille nombreuse.
Au bout de la rue, un arrêt de bus, une boulangerie, l’armée du Salut.
Au bout du bout de la rue, une famille d’hommes. Quatre garçons et un père. Pas de mère, pas de sœurs. Parfois une fille mâche du bubble gum sur le pas de leur porte en riant comme un petit singe aux blagues du fils ainé. Le plus jeune fait pétarader sa mobylette devant ma fenêtre. Il a 6 ou 7 ans, les cheveux rasés et le regard torve. Un jour, des policiers viennent arrêter le père, de mon lit j’entends le petit pousser des cris aiguisés comme des couteaux.
Au bout du bout du bout de la rue, les trains passent et font trembler nos cordes à linge, nos maisons, nos ventres. Des milliers de rails y courbent la terre. Une rail, un vœu, deux rails, un train, trois rails, un oeil. Au bout du bout du bout de la rue, il existe autant de voie en fer que de ligne de désir.